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Le rêve secret des transhumanistes

Faibles, simples d’esprit et périssables, les êtres humains auraient besoin d’une bonne mise à jour. C’est en tout cas ce que pensent les transhumanistes, ces militants de la fusion entre l’homme et la machine. Des gens qui ont les moyens de leurs ambitions.

Modéliser l’activité de nos neurones : telle est la nouvelle occupation à laquelle s’adonnent depuis avril 2013 scientifiques et entreprises américaines autour du projet gouvernemental « BRAIN Initiative », un vaste plan de recherche en « neurotechnologies Innovantes ». Parmi les participants à cette aventure, dont on estime par ailleurs le coût à 300 millions de dollars, on compte Qualcomm, une entreprise de la technologie mobile qui produit essentiellement des processeurs. Qualcomm travaille avec la startup de biotechnologie Brain Corp pour, à terme, informatiser l’ordinateur le plus performant qui existe : le cerveau humain. En France, ça serait un peu comme si Orange s’associait à Sanofi pour fabriquer des humanoïdes. Impensable ! Mais dans la Silicon Valley, une telle alliance va presque de soi. Neurologues et ingénieurs en informatique partagent la même ambition : sauver l’humanité de ses faiblesses physiques et psychologiques. A chaque milliseconde, nos cerveaux saisissent et interprètent ce qui nous entoure pour combiner images, sons, odeurs, sensations et instantanément y répondre. Des smartphones ayant le même sens de la déduction, c’est tout simplement ce que Qualcomm prévoit pour un avenir proche.

L’émergence de l’homme-machine

La prise de pouvoir de l’intelligence artificielle sur l’homme fait partie de notre imaginaire depuis longtemps, mais a seulement été théorisée à Los Angeles dans les années 1980 par le futurologue Max More, l’un des papes du transhumanisme. Le mot est lâché… « Transhumanisme », ou l’idée que les biotechnologies nous rendront immortels. More fonde l’institut d’extropianisme (une sous-branche du transhumanisme consacrée à l’immortalité) en 1987, et il est aujourd’hui directeur de la fondation Alcor, dédiée à la recherche sur la longévité - et accessoirement centre de cryoconservation. Le mouvement transhumanisme est une philosophie de vie, une réappropriation de l’humanisme séculaire, où les sciences pures et technologiques sont les moteurs de nos sociétés. Une vision du progrès qui soutient que des ruptures radicales sont nécessaires au progrès humain. Parmi ces ruptures, la fusion homme-machine, ou « singularité », un terme inventé par Raymond Kurzweil, génie de l’informatique spécialisé en intelligence artificielle qui a toujours rêvé de doter les hommes de qualités technologiques supérieures. Ses travaux et son aura lui ont valu d’être embauché, fin 2012, par Google, avec budget illimité pour mener à bien son fantasme : parvenir à télécharger nos cerveaux d’ici 2045 comme de vulgaires logiciels que l’on pourra mettre en réseau, recharger en cas de fatigue ou encore actualiser avec la dernière version de bioneurones mise en vente : « Les ordinateurs sont des extensions de nos cerveaux, raconte Kurzweil. Ils font partie de nos civilisations, de qui nous sommes. Il est logique que durant les années à venir, notre civilisation d’hommes-machines soit graduellement dominée par ces composants non-biologiques » (interview au Montecito journal, mars 2012).

Ce fantasme technophile de singularité désigne le jour où nous allons transformer nos corps pour éliminer le vieillissement, augmenter nos capacités intellectuelles, physiques et psychologiques pour rattraper l’avance prise par les machines en termes de performance informatique. Pour faire simple, Kurzweil assimile innovations technologiques et progrès humain. Beaucoup d’autres partagent cette conviction, à commencer par les élèves de la Singularity Universiy, qu’il a fait construire à Mountain view sur une base de la NASA, à deux pas du QG de Google. Singularity, NASA, Google… trois institutions qui couvrent à elles seules à peu près tous les domaines du progrès, de l’amélioration d’Internet à la conquête spatiale en passant par l’éradication de la maladie de Parkinson. Dans tous les cas, le but du jeu est de dépasser la fatalité de la mort naturelle.

Car les transhumanistes se destinent à « rendre le monde meilleur ». Et pour cela, commencent par rendre l’homme meilleur, à coups de microprocesseurs et d’organes bioniques. Quand on aura atteint la singularité, humains et technologie ne feront qu’un, formant une cohabitation fusionnelle entre nanomachines et cellules humaines, ce qui déboucherait sur une transhumanité. Dans le documentaire Un monde sans humain (2012), on entend d’ailleurs John Smart, le directeur de la fondation transhumaniste Acceleration Studies, rêver tout haut à des puces qui évalueront les taux de sucres dans notre sang pour les communiquer à nos appareils ménagers, qui nous concocteront de supers jus et de supers repas, nous assurant une remise en forme optimale. D’après lui, les machines pourront même ressentir, elles seront nos égales, des extensions intimes de nous-mêmes.

C’est ça, être intelligent ?

Dans la trilogie Matrix (1999 – 2003) des frères Wachowski, les êtres humains évoluent sans le savoir dans un décor virtuel contrôlé par des machines, la Matrice. Quand la Résistance humaine contacte le hacker Néo, celui-ci se perd entre réalité et virtualité, dupé par les ordinateurs devenus ultra-intelligents. Morpheus, le chef des résistants humains, perçoit la Matrice comme « le monde qu’on superpose à ton regard pour t’empêcher de voir la vérité ». Une description proche du futur qu’imaginait Larry Page. Dans une conversation privée rapportée en effet dans In the Plex : How Google Thinks, Works, and Shapes Our Lives, de Steven Levy, le cofondateur de Google se serait pris à imaginer que son moteur de recherche serait un jour implanté directement dans nos neurones, de façon à répondre à nos questions sans qu’on ait même le temps de les formuler. Mais alors, c’est ça être intelligent ?

Nos corps sont en perpétuelle amélioration : ici, des golfeurs se font opérer des yeux pour avoir une vision plus que parfaite ; là, on installe des microprocesseurs dans les cerveaux des tétraplégiques, on remplace les jambes amputées par des membres bioniques, on restaure le cerveau d’un patient atteint de la maladie dégénérative. Impossible de ne pas trouver ces avancées géniales, mais impossible aussi de ne pas trouver douteux que ce soient les entreprises de la Silicon Valley qui s’y collent. Anne Wojcicki, l’épouse de Sergeï Brin, l’acolyte de Page, a fondé 23andme, un labo privé qui propose d’analyser l’ADN de ses patients pour les renseigner sur leur patrimoine génétique, établir leurs besoins médicaux, ou encore les maladies génétiques qu’ils pourraient transmettre à leur progéniture. C’est comme ça que Brin a découvert qu’il était prédisposé à contracter Parkinson, plus tard.

Se posent alors les questions de droit à l’accès à l’ADN, de ce qui constitue une interprétation valide de ces données et de qui possède l’autorité nécessaire pour informer les gens sur les plausibles conséquences de leur vieillissement. La majorité des clients de 23andMe sont simplement curieux, on ne les prévient pas de l’impact que ces analyses peuvent avoir sur leurs vies. Les technophiles de la Silicon Valley ont une image cool. Ils clament que modéliser la façon dont on pense et anticiper nos comportements à partir de données informatiques, c’est fun. Sauvegarder nos consciences sur un disque dur et les rendre immortelles, c’est fun. Sauf que ce ne sont pas de simples loisirs, mais de nouvelles performances que l’on vend, des performances qui vont changer la nature des choses de façon irréversible. Un mélange de business, d’entertainment et de science tout à fait déroutant.

Dans son film Bienvenue à Gattaca (1997), Andrew Niccol décrit une société d’être humains ultra-performants artificiellement, où un individu « normal » souffre de ne pouvoir accéder à son rêve : devenir astronaute. Il trafique ses examens médicaux en usurpant l’ADN d’un autre, avant d’être confondu au seuil du grand départ par un test d’urine inopiné. Le médecin choisit d’ignorer les résultats, invoquant son fils, lui aussi interdit d’expédition spatiale : « Cependant, qui sait ce qu'il pourrait faire ? ». La possibilité que nous progressions sans avoir à devenir des machines, c’est la question que ne soulèvent pas les transhumanistes.

Alice Deveaux

Usbek & Rica est un magazine trimestriel qui « explore le futur ». Leur dernier numéro est paru le 10 octobre 2013 : « Pour un gouvernement mondial ». Ils accompagnent également les grandes entreprises dans leur réflexion sur les enjeux d’avenir (quelques clients : EDF, General Electric, Danone, Bouygues Immobilier).

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